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Élément du décor

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Lu dans the frenchtouch.org

Rappelez-vous vos années de lycée et d’études supérieures. Dans chaque classe, dans chaque amphi, il y en a au moins un. Un quoi ? Un beau gosse, les cheveux ébouriffés qui ondulent délicatement dans le vent, la clope au bec. Le James Dean de service, dur et tendre à la fois, qui sait gratter trois accord sur une guitare et qui chante Dylan avec l’accent. Celui qui fait rire sans être un guignol, mais qui sait également émouvoir sans passer pour une chiffe molle. Celui, et c’est bien là ce qu’on lui reproche ici, dont toutes les filles rêvent en secret, et qui est sorti avec la moitié de la promo sans qu’on puisse lui en vouloir, tant il parvient à rester un ami fraternel avec les hommes tout en étant un Don Juan envers les femmes.

Les personnalités des deux auteurs-compositeurs-interprètes à l’origine du groupe Kaponz & Spinoza, aujourd’hui devenu un quatuor, semblent répondre à ce stéréotype imprégnant les années lycéennes, tout du moins par ce qu’elles laissent transparaitre sur “Eléments du décor”. Le look affiché sur le dos de la pochette y est sans doute pour beaucoup, mêlant savamment nonchalance et bohème estudiantine parisienne. L’écoute de ce premier EP confirme le verdict : les musiciens manient le raffinement verbal qui flirte avec le slam élégant, où la diction opère selon un nombre de mots par seconde savamment calculé pour enthousiasmer sans choquer. Un habillage pop rock vient délicatement souligner le chant, comme une brise de printemps soulignerait la fumée d’une cigarette, sans que cet écrin musical ne malmène jamais ce qu’il met en valeur.

Pour autant, il ne faudrait pas croire que “Eléments du décor” n’est qu’une production de jeunes snobinards du 16e arrondissement tentant de surfer sur la vague slam chic. Il s’agit plutôt de l’héritage d’une certaine folk music, où le chant s’écarte de tout carcan et se mêle au texte libre, ce que les médias actuels ont renommé “slam”, croyant inventer un nouveau style à vendre aux bobos. La boucle est bouclée, puisque ce groupe culturel inexistant il y a encore quelques années avant sa “découverte” par les mêmes médias s’auto-définit justement par sa position sociale élevée et son intérêt pour une vie plus simple, plus proche des réalités urbaines. Créer de toutes pièces une cible marketing pour lui vendre ensuite un produit répondant justement à ses attentes, voilà le rêve ultime de tout commercial de ce siècle.

En effet, tel un rappeur qui remplace sa casquette, ses baskets et son survêt’ par un costume, une cravate et des Weston, le slam s’est introduit dans les salons chics et branchés. Et pourtant il garde ses racines plantées dans le bitume de la rue, dans les recoins sombres des bars enfumés où il est né lorsque tout un chacun s’est donné le droit de clamer sa poésie. Kaponz & Spinoza ne renient en rien cet héritage. L’enregistrement résonne tel une prise live, immédiate, sans raccords ni retouches. Cette instantanéité contrebalance les doutes qui surgissaient à la vue de ces gueules de minets, car elle implique que les musiciens soient spontanés et honnêtes dans leur démarche. Et même si le duo a depuis été récupéré par une production cinématographique à gros rendement (“LOL”, film porte drapeau d’une époque qui marque la mort de la langue française), cela n’enlève rien aux atmosphères créées sur ce disque, intimes et accueillantes, sans arrière-pensées.

Ni le nom du groupe, ni celui du disque, ni sa pochette ne m’auraient poussé à écouter “Eléments du décor”. Pourtant l’ignorer aurait été une erreur, car ce disque s’écoute sans provoquer de coup d’éclat, mais imprègne malgré tout de son univers bicolore, noir comme le macadam, blanc comme la pureté. (samedi 19 septembre 2009)

ptit_boy (chroniqueur)